Le cloud "à la française" sous le feu des critiques

Depuis leur annonce en 2011, les deux projets d'informatique dématérialisée (cloud computing) "à la française" d'Orange et SFR suscitent les critiques...

Depuis leur annonce en 2011, les deux projets d'informatique dématérialisée (cloud computing) "à la française" d'Orange et SFR suscitent les critiques des entreprises françaises du secteur. Ces PME, pour la plupart, voient d'un mauvais œil cette alliance entre l'Etat et des géants des télécoms, jugés inadaptés au marché du cloud, et se plaignent de tentatives de débauchage d'employés, que les consortiums nient.

Financés à hauteur de 150 millions d'euros par l'Etat, les deux consortiums, Cloudwatt pour Orange et Numergy pour SFR, doivent devenir des géants européens, à même de concurrencer les américains Amazon, Microsoft et Google. Ces deux consortiums fourniront aux entreprises des ressources informatiques, de la puissance de calcul ou de l'espace de stockage, souvent trop coûteuses à maintenir pour ces clients.

Les offres concrètes des deux projets officiellement lancés en septembre sont censées arriver dans les prochains mois. Le scepticisme n'a pourtant pas cessé, loin de là. La semaine dernière, le géant des centres de données Interxion et une PME spécialisée dans les réseaux privés, Navaho, exprimaient encore des doutes sur la pérennité de ces consortiums.
Deux projets viables ?

Au départ, un seul consortium, Andromède, composé d'Orange et Dassault était prévu. A la suite d'une série de divergences et du départ de Dassault, deux projets ont éclos : Cloudwatt par Orange et Thales, ainsi que Numergy, de SFR et Bull. Les deux actionnaires privés sont accompagnés par la Caisse des dépôts, qui détient un tiers de chaque projet.

"Il n'est pas normal de financer en parallèle deux projets. On ne finance pas tout et son contraire !", estime Didier Soucheyre, président de l'opérateur d'infrastructures réseaux Neo Telecoms. "L'Etat doit demander aux grands acteurs choisis des garanties minimum", tance-t-il. Pour le responsable, ces deux nouvelles entreprises seraient peu à même de conquérir le marché ou d'être innovantes. "Ce sont des acteurs avec des coûts de fonctionnement élevés et, de ce que j'en vois, moins innovants que des PME comme Gandi ou Ikoula, sur qui on tire à bout portant", déplore M. Soucheyre.

Le président de Clouwatt, Patrick Starck, répond que l'actionnaire public a contribué à "définir les contours du projet et des règles de gouvernance. C'est une société qui a pour vocation de construire des offres de cloud public, sans transfert d'employés entre les actionnaires." Un pré-requis jugé suffisant par l'entreprise. "C'est une garantie de succès. Nous avons déjà vécu l'expérience avec le Plan Calcul [qui visait à l'indépendance informatique de la France dans les années 1960] : pour qu'une entreprise garde l'écoute du client, elle doit connaître les mêmes règles de concurrence que les autres entreprises", ajoute le responsable.

L'indépendance a pourtant ses limites. Cloudwatt déclare être une entreprise neuve, sans héritage technologique ou commercial, tout en admettant des relations plus larges. "Nos relations reposent sur un triptyque. Ce sont nos actionnaires, des clients fournisseurs – par exemple Orange pour le réseau et Thales pour la sécurité – et de potentiels clients", explique Patrick Starck.

Quels clients pour le cloud "à la française" ?

"Ils auront sûrement des projets publics qui vont remplir leurs infrastructures, sur l'impulsion des décideurs publics. Mais est-ce que de purs clients privés, PME et PMI y iront ?", questionne Didier Soucheyre, de Neo Telecoms, qui se développe beaucoup en région pour toucher les PME qui seraient attachées à la proximité du centre de données [datacenter] contenant leurs données. Cela, contrairement aux acteurs publics.

"Cloudwatt n'est pas une start-up. Ils ont des gros actionnaires, mais pas la flexibilité qu'offrent les autres acteurs. Ils seront adaptés pour des clients très structurés, sûrement les mêmes qu'actuellement, mais pas pour des PME qui n'entrent pas dans les cases du catalogue", analyse encore le président de Neo Telecoms.

Cloudwatt se spécialisera dans l'infrastructure en tant que service (IaaS) et la location de ressources informatiques. En plus d'éventuels acteurs publics, l'entreprise compte bien toucher les PME avec un catalogue fixe. Contrairement à Neo Telecoms, le projet public-privé estime qu'"il n'est absolument pas important d'avoir des datacenters en région".

La spécialisation sur les PME n'est pas le principal argument du concurrent Numergy, qui préfère tabler sur la sécurité pour attirer ses clients. SFR vend depuis plusieurs mois des solutions cloud sécurisées, quand le second actionnaire Bull est un acteur connu de la sécurité des réseaux.
Quid de la "souveraineté" des données ?

L'argument fort de ces clouds est bien la souveraineté. Le financement public est justifié par le besoin d'acteurs de confiance soumis à la législation française, contrairement aux entreprises de droit américain qui sont soumises à la loi antiterroriste américaine. Le Patriot Act permet en effet aux forces de sécurité américaines de consulter très largement les données d'entreprises ou de particuliers hébergées aux Etats-Unis ou par des entreprises dont le siège est aux Etats-Unis.

"Le poste d'investissement le plus important est l'infrastructure. Notre objectif est d'être open source [technologies au code source ouvert] et souverains dans notre architecture", explique Patrick Starck de Cloudwatt. "On prend de cette communauté [open source] et on le lui restitue. L'équipe de développement devrait atteindre une centaine d'acteurs, avec une spécialisation [sur la technologie d'infrastructure réseau ouverte] OpenStack", explique encore M. Starck.

"L'idée est d'être en conformité à des réglementations qui existent, comme celles de la CNIL. Il faut éduquer les patrons aux contraintes liées à leur hébergement", explique Cloudwatt. Suffisant pour convaincre les entreprises ? "Cet argument n'est pas à brandir comme le chiffon rouge. Ce n'est pas avec ça qu'on fait un marché", répond Cloudwatt.

L'argument de la "souveraineté" attire d'ailleurs de nouveaux acteurs sans soutien public. Bouygues Télécom se lancera ainsi bientôt, en utilisant des technologies de l'américain Microsoft. L'opérateur explique que les données hébergées en France seront également soumises au droit français.

Et à l'international ? "Le client pourra héberger ses données à Dublin et à Amsterdam [chez Microsoft] s'il le souhaite." Dans ce cas, le Patriot Act s'appliquera, explique Marc Mossé, directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France. "Le Safe Harbor [du Patriot Act] n'évince pas les règles nationales. Le Patriot Act est devenu un argument marketing utilisé habilement par la concurrence", assène le responsable.
Des alternatives possibles ?

Les deux initiatives alternatives de Bouygues Télécom et d'IBM, annoncées après Cloudwatt et Numergy, font penser à Neo Telecoms qu'un financement public n'était pas obligatoire. Pour Cloudwatt, il s'agit plus d'un bon signe. "Voir de grands acteurs comme IBM venir héberger des données en France confirme qu'il y a un marché. C'est parfait !", explique Patrick Starck.

Si pour Cloudwatt, la voie de deux grands projets est la bonne dans un marché en expansion, Neo Telecoms préfèrerait un autre modèle. "Dans cette période économique, c'était une occasion inespérée de mêler des sociétés très innovantes à forte croissance à la force de frappe des grandes entreprises. Cela plus ou moins coordonné par la Caisse des dépôts", imagine Didier Soucheyre. Le président de l'hébergeur Internet Gandi, Stephan Ramoin, proposait lui en août un groupement de PME chapeauté par la Caisse des dépôts.

"On avait tous les ingrédients, mais on les met dos à dos. Pour 20 % du coût, on faisait largement aussi bien", déplore, encore, le président de Neo Telecoms. Cloudwatt affirme pour sa part s'être associé à des PME sur certains points-clés, même si Patrick Starck affirme n'avoir eu aucun contact avec les entreprises spécialisées opposées au projet.

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